Emile FRADIN
(8 août 1906 - 10 février 2010)

Le père Laurent était mort quelques jours seulement après son centième anniversaire. L'événement, d'une certaine manière, lui avait retiré la vie. Car pour saluer ce bel âge, les paroissiens avaient eu l'idée de faire dire une messe en l'honneur de ce vénérable farréraud, même si sa surabondante existence ne s'était guère encombrée de piété. L'église de Ferrières, où son nom résonna ce jour-là, n'avait - il est vrai - pas eu la faveur de sa présence depuis bien longtemps. Or voilà que cette intention charitable mit soudain en lumière celui que les comptes célestes avaient tout bonnement... oublié. Saint Pierre s'empressa alors de le rappeler !
       Cette légende, Emile Fradin me l'avait racontée à Chevalrigon, en janvier 1998. Il était particulièrement curieux de ces récits fabuleux où anges et démons s'invitent sur la scène locale et viennent hanter jusqu'aux plus obscurs lieux-dits. La plupart de ces histoires lui avaient été contées à la veillée par des anciens qui perpétuaient encore cette tradition, notamment Mme Mercier, la mère du maréchal-ferrant de Chez Gentil. Et il avait prolongé cette connaissance par la lecture de plusieurs recueils d'auteurs bourbonnais. Quelle qu'en fût la source, il consignait ces légendes dans des cahiers dont plusieurs ont été conservés.
       Contrairement au père Laurent, Emile Fradin n'avait jamais échappé à la surveillance de celui qui préside au salut des âmes. L'église de Ferrières lui était familière. Il avait même fait don de quelques-unes des statues anciennes qui la décorent. Mais c'est avant tout par sa foi qu'il a témoigné son attachement aux valeurs du sacré. Et s'il a outrepassé ses cent ans, c'est en parfait accord avec l'échéancier de la providence.
       Sa vaillante longévité lui avait donné un peu de l'étoffe des héros de ces légendes auxquelles il était attaché. Et, le temps passant, elle avait fini par nous faire croire qu'il était éternel. Mais le 10 février 2010, dans la soirée, il nous a quittés dans sa 104e année, nous abandonnant à la fois hébétés et tristes.
       Il a dû être bien affligé aussi celui qui part en dernier et qui a vu s'éloigner ses proches un à un. Pour Emile Fradin, sa foi en l'existence d'un au-delà devait toutefois lui laisser espérer retrouver tous ceux que sa longue vie lui a fait rencontrer et côtoyer. Et s'il doit le faire à rebours de leur disparition, ce sera d'abord ses deux soeurs et son frère : Yvonne en 2009, Marius en 2005 et Marcelle en 1997. En 1993, son épouse, Marie-Thérèse, soeur du chanoine Léon Côte, lui-même disparu en 1966. Sa mère Françoise, en 1965, et son père Antoine, en 1951. Son grand-père maternel Claude, le Sergent, en 1938, deux ans après sa grand-mère, Emilie.
       Le monde qu'il a abandonné n'était déjà plus le sien. Il appartenait à cette génération dont la jeunesse avait été encadrée par deux guerres mondiales. Mais comme si ces deux déflagrations ne suffisaient pas à inquiéter une vie, il était devenu bien malgré lui le héros de ce conflit, brutal parfois et surtout bruyant, qui avait agité les folles années de l'entre-deux-guerres, pour reprendre après guerre et connaître aujourd'hui encore de sérieux soubresauts : l'affaire de Glozel. Des nombreux protagonistes que cette controverse archéologique avait impliqués dès 1924, il avait été le premier. Et il en était aussi resté le dernier.
      Cette position de témoin privilégié avait largement contribué à faire de lui une cible lorsque ses découvertes singulières ont commencé à être remises en cause. Et ses défenseurs ont parfois concouru, bien malgré eux, à conforter cette position vedette. Ainsi, en le désignant comme co-auteur de certaines de ses publications, Antonin Morlet l'a implicitement doué de connaissances et de compétences qu'il n'avait pas alors. Il a ensuite suffi d'une plainte dérisoire orchestrée par la Société préhistorique française, d'un parquet coopératif et exceptionnellement diligent, d'une expertise judiciaire improvisée, pour installer un doute plus tenace que tout démenti judiciaire. Car Emile Fradin a été disculpé et la Société préhistorique française déboutée. Mais un jugement, pourtant décisif par nature, n'efface pas trois années d'instruction.
      Si bien qu'aujourd'hui encore, certains croient nécessaire de faire la démonstration de la parfaite innocence d'Emile Fradin. Or ils ne réalisent pas que le premier effet de leur démarche bienveillante est de poser le problème dans des termes qui permettent d'envisager que l'inventeur de Glozel ait pu être coupable d'un quelconque crime ou délit. Alors que les lois qui punissent la calomnie et la diffamation devraient suffire à le protéger de ceux qui continuent à faire de son honneur un objet de débat public. Comme certains titres de presse qui ont osé alimenter leur chronique nécrologique d'allégations grotesques et injurieuses, notamment celle d'un secret qu'il emporterait dans sa tombe. Mais il est vrai qu'à l'ère du numérique, il est de plus en plus difficile de vendre du papier. C'est même devenu un tour de force de le faire sans qu'il enveloppe un scandale.
       Qu'importait d'ailleurs à ses adversaires qu'Emile Fradin fût inculpé ou non. La victoire attendue consistait seulement à faire glisser la perplexité scientifique vers le doute judiciaire, à faire d'une controverse archéologique une affaire criminelle et à contraindre ainsi cette question à sortir des débats de la science. Depuis, dans bon nombre de nos établissements d'enseignement et de recherche, Glozel fait l'objet d'un dénigrement qui ne doit sa consistance qu'à l'acoustique magistrale des amphithéâtres où il s'exprime.
      Glozel relève donc de ces problèmes d'emblée mal posés, de ces affaires mal engagées, dont le dossier reste, pour l'essentiel, à instruire. Et si Emile Fradin a emporté quelque chose dans sa tombe, c'est surtout le sentiment d'un grand gâchis, la frustration qu'on n'ait pas cherché à comprendre ses découvertes et à lui en expliquer la nature. On lui sera reconnaissant un jour, un peu tard toutefois, d'avoir su jouer le rôle de conservateur obstiné de ce patrimoine contesté, en dépit de l'adversité qu'il a rencontrée. A commencer par la position indifférente - quand elle n'a pas été hostile - de bien des institutions françaises dont le rôle dans cette affaire n'a jamais été très glorieux. Même si Lionel Jospin, ministre de l'éducation, lui a attribué les Palmes académiques en 1990. Même si Jacques Chirac, maire de Paris, a reconnu "la toute première importance sur le plan archéologique" de ses découvertes à l'occasion de leur 70e anniversaire et "la place qui leur revient dans notre patrimoine national". Même si Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la culture, a salué "l'honnêteté et le désintéressement" d'Emile Fradin centenaire. Et même si les élus locaux et un représentant de l'Etat ont bravé les fortes neiges de ce 13 février 2010 pour être présents à ses obsèques à Ferrières.
      Si aujourd'hui il a retrouvé tous ceux que sa longue vie lui a fait rencontrer et côtoyer, il a néanmoins la consolation de revoir ceux, nombreux, qui l'ont soutenu. Et tout particulièrement Vagn Mejdahl (1997), physicien danois, auteur des premières datations des terres cuites de Glozel. Antonin Besson (1988), premier président de l'association des Amis de Glozel et procureur du parquet de Cusset qui prononça le non-lieu dans le procès intenté par la Société préhistorique française. Annie (1983) et Antonin Morlet (1965), directeur des fouilles de Glozel, qui pendant dix ans a patiemment exhumé ce patrimoine unique et l'a défendu ardemment. Harry Söderman (1956), rapporteur général d'Interpol. Arnold van Gennep (1957), ethnographe, directeur de la rubrique "Préhistoire" du Mercure de France, défenseur perspicace de ces singulières découvertes. Auguste Audollent (1943), doyen de la Faculté de Lettres de Clermont-Ferrand. Emile Espérandieu (1939), membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Joseph Loth (1934), professeur au Collège de France. Salomon Reinach (1932), directeur du Musée des Antiquités nationales. Charles Depéret (1929), membre de l'Académie des Sciences.
      Il a pu même ressentir une satisfaction malicieuse à retrouver ses détracteurs. Henri Breuil (1961), qui attribua à Glozel un de ses premiers certificats d'authenticité en 1926. René Dussaud (1958), condamné en 1932 pour diffamation par le Tribunal correctionnel de la Seine suite à une plainte d'Emile Fradin et de son grand-père Claude. Henri Begouen (1956), adversaire intraitable, qui n'était pourtant jamais venu à Glozel. Denis Peyrony (1954), dont la première expertise, suite à ses fouilles de 1927, conclut à la parfaite authenticité du gisement et à un rattachement possible au paléolithique. André Vayson (1939), acheteur éconduit qui n'a eu ensuite de cesse de dénigrer les collections qu'il avait en vain convoitées. Edmond Bayle (1929), assassiné par un plaignant insatisfait de son expertise et dont la mort a entraîné une réforme radicale et nécessaire des services de l'Identité judiciaire. Louis Capitan (1929), qui découvre Glozel en 1925 en même temps qu'Antonin Morlet et propose immédiatement de faire lui-même une communication à la Commission des Monuments historiques... En fait, aucun adversaire tel qu'on peut l'entendre dans un contexte scientifique. Car pour chacun d'eux, l'affect, pour des raisons diverses, avait fini par supplanter tout souci de rigueur.

Joseph GRIVEL, 26 juin 2010

 

Autre page du site consacrée à Emile Fradin

Jugements dans l'affaire de Glozel

Petite chronologie à l'occasion de ses cent ans

Autre page à l'occasion de ses cent ans

Réponse à l'article du Monde du 28 février 2010

Autre réponse au Monde

Réponse à l'article du Daily Telegraph du 4 mars 2010

Patrick Ferryn, Salut l'Emile !

Hommage à Emile Fradin dans Quinzinzinzili